Quelques extraits du blog de Jean-Pierre Zrÿd dans la Tribune de Genève
24.05.2009
Le journalisme et le doute
Le journaliste français Jean-Claude Jaillette vient de publier un livre intitulé "Sauvez les OGM". Le fait est suffisamment rare, d'un intellectuel français prenant sa plume pour rétablir certaines vérités au delà de la propagande et du politiquement correct pour que nous y consacrions un article de blog. L'excellente émission de la RSR Médialogues avait d'ailleurs parlé de ce sujet, le 14 mai dernier.
La situation de Jean-Claude Jaillette est tout à fait remarquable. Jaillette est en effet connu en France pour être l'un des journalistes à l'origine de la campagne de refus et de dénigrement des OGM. Journaliste à Libération, il a été en responsable en novembre 1996 de l'article de intitulé « Alerte au soja fou », que d’aucuns considèrent comme le lancement en France du lynchage médiatique des OGM.

Jaillette reconnaît aujourd'hui que la problématique de la technologie transgénique est minée par l'idéologie. Toute la réflexion sur le sujet a quitté le terrain du débat rationnel et démocratique pour entrer dans une polémique idéologique se situant dans un milieu strictement politique. Pour l’auteur, il faut "sauver" les OGM car ils sont indispensables à une agriculture durable. L’auteur rappelle cruellement qu’« autour de la France barricadée » (il aurait pu ajouter presque toute l'Europe et la Suisse) , la recherche continue : Monsanto investit 2 millions de dollars par jour dans ses programmes, alors que le gouvernement français annonce un hypothétique et imprécis plan de 45 millions d’euros… sur 3 ans; sans parler de Syngenta, Bayer et autres.
Pourquoi l’activisme de Greenpeace contre les OGM est-il quasi absent aux États-Unis (là où se concentrent 50 % des cultures OGM) et si virulent en Europe (où la culture des OGM est marginale) ? Réponse de l’auteur : une affaire de gros sous pour l’organisation « toujours à la recherche des meilleurs créneaux pour drainer des contributions financières ». De nombreuses ONG ont d'ailleurs fait du slogan "non aux OGM" leur slogan favori (sans grand risque pour elles-même et au mépris des intérêts des agriculteurs).
En passant Jaillette dénonce l'imposture de certain de ces confrères et consœurs, qui sans s'embarrasser de nuances montent tous de le train anti-OGM avec des articles et documentaires partial et résolument partisans et avec la complicités de certaines chaînes télévisions et autres médias à la recherche d'audience, qui préfèrent diffuser un documentaire anti-OGM plutôt qu'un reportage sérieux sur le sujet.
« La religion anti-OGM a besoin de martyrs »; J.-C. Jaillette déconstruit, preuves à l'appui, l'histoire soigneusement arrangée de l’agriculteur canadien Percy Schmeiser (attaqué en justice par Monsanto pour avoir cultivé clandestinement du colza OGM) et le mythe des chercheurs maudits soit-disant privés de crédits parce qu'ils ont publié des résultats critiques.
Le vent tourne, le doute s'installe dans les milieux du journalisme; certains commencent à réaliser la manipulation dont ils ont été et sont encore l'objet de la part de certains milieux environnementalistes et tiers-mondistes. Le succès des plantes transgéniques hors d'Europe et tout à fait remarquable. Sauf à considérer les paysans américains, africains & indiens comme de pauvres types incompétents, victimes d'une conspiration économique cynique dirigé depuis St Louis (USA) il convient maintenant de réaliser qu'ils ont peut-être des arguments valables pour avoir fait ce choix. Ce choix sera-t-il bientôt offert aux agriculteurs européens (et suisses)? La recherche agronomique publique sera-t-elle vraiment encouragée? Questions pour le moment sans réponses.
09.05.2009
Pour une nouvelle agriculture biologique
L'agriculture biologique est à la mode. La grande distribution a fait son cheval de bataille de l'alimentation BIO, les cotonnades BIO sont très "fashion". Mais qu'en est-il vraiment sur le terrain? Il apparaît que, figée dans une doctrine (voir plusieurs doctrines), le mouvement BIO a de la peine à innover. La volonté de renoncer à des pesticides "naturels" mais cependant nocifs, la mise en culture de variétés nouvelles résistantes aux maladies ne sont toujours que promesses. Les contraintes idéologiques imposées par une vision fondamentaliste de l'agriculture sont-elles raisonnables? Un livre paru récemment suggère des voies nouvelles.

Des aliments génétiquement modifiés certifiés BIO sur notre table? Comment les progrès de la génétique pourraient-ils contribuer à l’agriculture biologique? Mariés, Pamela C. Ronald et Raoul W. Adamchak forment un couple inhabituel; lui, pratique l'agriculture biologique (organic farming), elle est professeur de génétique végétale à l'université de Californie à Davis et a développé de nouvelles variétés de riz résistantes aux stress et maladies. Ils ont publié en 2008 un livre intitulé "Tomorrow's Table, Organic Farming, Genetics and the Future of Food" (La table de demain: agriculture biologique, génétique et la nourriture du futur). Comme chaque américain ils consomment depuis des années, du maïs sucré, des papayes et des courges transgéniques.
Confrontés aux problèmes de l'agriculture moderne, production de proximité, diminution des intrants (pesticides, engrais), besoin d'un revenu décent, les deux partenaires plaident pour une agriculture intégrant de manière raisonnée les progrès de la biologie moderne et, parmi eux bien entendu, ceux apporté par les biotechnologies au travers des variétés végétales génétiquement modifiées (OGM). Cet ouvrage (non disponible en français pour le moment) rapporte de manière très vivante les débats ouverts qui ont lieu en Californie, état américain qu'un certain art de vivre rapproche de l'Europe. Ce genre de débat n'est pour le moment pas possible en Suisse et Europe; figés dans un dogmatisme d'un autre âge, instrumentalisé par certains milieux politiques, soutenus par la grande distribution qui engrange de juteux bénéfices, les milieux de l'agriculture biologiques sont réfractaires à toute mise en cause de leurs certitudes. Ils ne trouvent que bénéfices dans une attitude conservatrice qui n'est jamais remise en cause.
Une étude en cours dans le cadre du programme national de recherche PNR 59 (voir le rapport N°2), semble montrer que confronté à un réel choix, le consommateur n'hésite pas à acheter un produit étiqueté OGM si il est bien informé. C'est signe qu'il y a un futur pour un dialogue entre agriculteurs, scientifiques et consommateurs et que de réels progrès de l'agriculture sont possibles même chez nous.
04.05.2009
Finis les labours
Il est toujours intéressant pour le rat des champs, habitué à parcourir journellement la campagne avec son chien, de recevoir ses amis rats des villes. Leurs étonnement à la vision de l'agriculture telle qu'elle se pratique aujourd'hui est sans borne. De la ferme à libre parcours avec ses robots de traite automatique jusqu'aux cultures sans labourage il est vrai que beaucoup de traditions sont remises en question. Les jeunes agriculteurs d'aujourd'hui sont sans complexe, prévoyant leur futur dans un monde économique compliqué, engagés dans la perspective d'une agriculture durable, ils investissent, avec courage et intelligence dans de nouvelles techniques avec tous les risques que cela comporte. L'agriculture sans labourage avec semis direct est l'une de ses techniques.

Le labourage traditionnel consiste à retourner le sol sur une profondeur allant jusqu'à 25 ou 30 cm. Le but principal de ce travail consistant à détruire la végétation d'adventices ou les restes de cultures précédentes pour permettre aux jeunes semis de se développer normalement sans concurrence. On a parfois attribué à ce labourage d'autres fonctions, en particulier une prétendue aération des sols. Il n'en reste pas moins que les pédologues1 ont depuis longtemps tiré la sonnette d'alarme en attirant l'attention sur les conséquences négative de cette pratique: érosion, diminution des capacité de rétention d'eau, perturbation de la faune du sol, etc. . Le développement de nouvelles machines et des herbicides a changé la donne. Il est possible aujourd'hui de préparer un champ par un traitement herbicide (glyphosate, ou autre) puis de semer presque immédiatement sur un sol encore couvert de végétation (semis direct). On y gagne en temps de travail (30 à 50%) en frais de carburant (50 à 80%).

La faune du sol, en particulier les vers de terre [1], est beaucoup plus abondante dans les cultures ainsi préparées et les qualités édaphiques2 du sol s'en trouvent améliorées. Le sol ainsi conservé résiste mieux aux lessivages des éléments nutritifs et à l'érosion, il conserve aussi mieux l'humidité. Il peut aussi constituer un puits à carbone intéressant comme l'ont montré, lors d'une étude à long terme, des chercheurs de l'Agroscope de Reckenholz [2]
Les sols restent le bien le plus précieux de l'agriculture. La disparition des surfaces cultivées, souvent les meilleures, livrées à la construction, elle-même liée à la surpopulation (la population du globe a doublé depuis 50 ans) est une réelle tragédie, aussi grave que les changements climatiques. Il semble que en dehors des milieux agricoles, ceci ne soit pas une préoccupation, ni chez les urbanistes, ni chez les responsables de l'économie. Pour beaucoup d'entre nous le sol ne s'estime encore qu'au prix du mètre carré, c'est une aberration.
A lire: "Le labour obsolète", Pour la Science, N° 378 d'avril 2009 et à consulter le site de l'association suisse NO-TILL. Dans un même ordre d'idée un article sur l'histoire des jachères mérite votre attention: "La jachère, d'une signification à l'autre" Pour la Science N°374 de décembre 2008
31.03.2009
Coton bio et coton biotech: durables ?
Helvetas entreprend ces jours-ci une campagne de promotion du coton BIO. Nul ne doute qu'elle sera suivie avec enthousiasme par les grands distributeurs et les marques de tee-shirt et autre costumes de bain (Migros, Reinhart, Switcher, …). Cela fait plusieurs années que les organismes privés et public de coopération avec les pays en voie de développement encouragent une production de coton conforme aux règles de l'agriculture biologique (cf Helvetas: Guide de production du coton biologique et équitable) . La logique derrière ces initiatives est double:
1. d'une part permettre à de petits producteurs de commercialiser leur production dans une perspective de commerce équitable et donc de bénéficier d'un revenu en dessus de la moyenne locale.
2. d'autre part ménager la santé des paysans et de leur famille par une diminution drastique de l'usage de pesticides et protéger l'environnement par une gestion du sol qui proscrit l'usage des engrais minéraux et favorise le compostage.
On ne peut donc que se réjouir du succès probable de la campagne. Il convient cependant de se demander si tous les buts fixés sont vraiment atteints et si à long terme, obliger par le biais d'une pression commerciale exercée par les consommateurs suisses, des paysans africains ou indiens à se convertir à l'agriculture biologique va dans le sens d'une agriculture durable.
Au Burkina Faso, le coton est une industrie (50 à 70% des recettes d'exportation), mais aussi un problème; la forte variation des cours et de la demande mondiale en font un secteur de l'agriculture très sensible à toutes les perturbations de l'économie mondiale. Il n'en reste pas moins que pour le moment, ce pays a besoin de ces cultures pour équilibrer sa balance de paiements. Les producteurs de coton biologiques sont protégés par les engagements pris par les OGN à leur égard, mais ceux-ci sont bien entendu à la merci de leurs partenaires; d'où la nécessité pour Helvetas de lancer sa campagne publicitaire.
Au Burkina, lieu privilégié de l'action de la coopération suisse, environ 1% du coton est cultivé en "biologique", Helvetas souhaite arriver à 5% ces prochaines années. Le "biologique" est donc manifestement une agriculture de niche. Le coton BIO est payé le double du coton ordinaire. Ce sont essentiellement de petits paysans, souvent des femmes, qui pratiquent ce genre de culture, certains n'avaient même jamais cultivé du coton auparavant. La faible productivité par hectare du coton bio (environ la moitié de celle du coton conventionnel) reste cependant un problème. Une récente étude du CIRAD (Centre de coopération internationale en recherche agronomique pour le développement) montre d'autre part une inquiétante baisse de la fertilité des sols, due à l'insuffisance d'apport d'engrais minéraux (en particulier potassium), apport limité par les règles draconiennes de l'agriculture biologique (cf. Le coton biologique en question dans les exploitations familiales d'Afrique).
Le Burkina présente une autre particularité qui en fait un cas d'école: c'est le premier pays africain après l'Afrique du Sud à cultiver du coton transgénique (variétés à double résistance vis à vis des lépidoptères ravageurs). 2% environ des surfaces de coton sont cultivées (2008-2009) en coton Bt; à titre de comparaison en Inde ce sont plus de 60% des surfaces qui sont cultivées en coton Bt. Les projections pour 2009-2010 seraient pour le Burkina de décupler ces surfaces. Selon les agriculteurs concernés, la diminution du nombre de traitements (1 à 2 contre 6 à 8 pour le coton conventionnel) conduit en fin de compte à une marge bénéficiaire plus importante malgré le prix plus élevé des semences. La diminution du nombre de traitements insecticides correspond aussi à une meilleure situation sanitaire des agriculteurs et de leur famille et à un plus pour l'environnement.
Il n'y a donc pas de solution miracle pour le coton. Les limites de la production biologique sont connues, le potentiel des nouvelles variétés de coton OGM est réel. L'Afrique deviendra peut-être le lieu d'une vraie réflexion sur l'agriculture durable. Une agriculture dont on peut imaginer qu'elle sera une combinaison intelligente de l'agriculture bio, mais un bio débarassé de sa composante dogmatique (cf. argumentaire contre le coton Bt à l'usage du paysan africain), et d'une agriculture biotech. Ce sera bien sûr aux africains d'en décider, ni aux européens ni aux suisses.
Rappelons ici par la même occasion que nous sommes en 2009: l'Année internationale des fibres naturelles.
14.11.2008
Manifeste pour une interdiction du chocolat
Qu’est ce qui pourrait me pousser à exiger de l’OFSP une interdiction totale et immédiate du chocolat sur le territoire suisse ? Ce sont des études très sérieuses effectuées sur le chien qui démontrent que la consommation de chocolat conduit à une intoxication grave voire, dans certains cas, à la mort. Aucune étude à long terme n’a été faite sur les humains (j’ai vérifié) ; il se pourrait que bien des maux qui affectent notre civilisation moderne soient liés à une consommation chronique de chocolat sur une longue période et sur plusieurs générations. Le principe de précaution doit être appliqué. Vous trouveriez sans doute que j’exagère, mais c’est pourtant bien ce que Greenpeace nous propose ces jours ci.
Greenpeace exige en effet de l’OFSP une interdiction immédiate des aliments obtenus à partir de plantes génétiquement modifiées (PGM-OGM) « L'Office fédéral de la santé publique (OFSP) doit absolument agir et supprimer l'autorisation de commercialiser toutes les plantes GM déjà autorisées en Suisse. ». A l’appui de sa demande, Greenpeace fait état d’une étude mandatée par le gouvernement Autrichien et qui a été présentée lors d’un colloque ad hoc ce 11 novembre 2008 à Vienne. Cette étude, selon Greenpeace, montrerait que «.. des souris nourries avec du maïs GM ont donné naissance à des souriceaux moins nombreux et plus faibles.. » ; la conclusion, toujours selon Greenpeace, serait que «.. des couples devraient renoncer à leur désir d'enfant parce qu'ils ont été rendus stériles par l'ingestion d'aliments GM. ». On reconnaît là le type de dialectique simpliste pratiquée par cette organisation.
Mais direz-vous : « cette étude sur les souris, c’est quand même du sérieux !!! ». Disons tout de suite que la méthode utilisée pour rendre publique cette étude est pour le moins étrange et soulève de nombreuses questions. Pourquoi le gouvernement autrichien a-t’il utilisé la voie d’un colloque ad hoc pour communiquer ? Pourquoi cette étude n’a-t’elle pas fait l’objet d’une publication dans un journal scientifique et n’a-t-elle pas été soumise à contrôle et à révision par la communauté scientifique? Pourquoi n’autorise t’on pas les chercheurs impliqués à divulguer eux-mêmes leurs résultats? Ces pratiques, que l'on reproche à juste titre à certaines industries ne sont pas tolérables de la part d’une institution publique. S’agirait-il de la part du gouvernement autrichien, notoirement opposé à l’introduction des OGM dans l’agriculture de l’UE, de mettre dans l’embarras la commission de Bruxelles et de susciter une crise ? On sait que le temps presse, que les arguments des opposants aux OGM, répétés ad nauseam, ne font plus mouche et doivent être recyclés, trop d'intérêts sont en jeux, ceux de la lucrative filière BIO en particulier.
L’étude elle-même, ou tout au moins ce qui en a été publié sur internet, n’apporte rien de nouveau. Les différences observées entre diètes avec ou sans OGM (nombre de souriceaux de la 3ème ou 4ème portées) sont minimes et les conclusions hâtivement tirées des résultats obtenus sont basées sur une analyse statistique rudimentaire et inappropriée. Dans le même esprit, on aurait pu tirer de cette étude des arguments en faveurs des OGM comme la plus grande longévité des souris ayant consommé du maïs OGM, la moins grande mortalité des petits, et le reste à l’avenant.
Toutes notre sympathie va aux responsables scientifiques de l’étude autrichienne qui, apparemment contre leur gré, ont du se prêter à cette mascarade. Nous attendons une publication en bonne et due forme dans un journal scientifique. De toute manière nous sommes des hommes, pas des souris.
Quant à moi pour l’Escalade, foi de genevois, j’achèterai une marmite en chocolat (contenant bien entendu de la lécithine de soja transgénique comme tous les chocolats suisses !).
04.10.2008
Enfin une récompense
Les bonnes nouvelles sont rares, mais il y avait une en cette fin de semaine. Le rupestre était déjà très satisfait de l'augmentation des surfaces de roches et autres bétons mises à disposition des rupestres vaudois par la mise en route du métro M2, il avait vu avec nostalgie les vaches ruper leur dernière herbes d'alpage et suivit la dernière desalpe de ce samedi et voilà maintenant qu'il obtient un prix prestigieux, même si c'est bien entendu collectivement et qu'il doit le partager avec tous ses concitoyens .
En effet, en ce froid début d'automne 2008 tombe une nouvelle que personne n'attendait mais qui nous réjouit tous: le prix Ig Noble de la paix vient d'être décerné en date du 2 octobre 2008 à la Commission Fédérale d'Ethique dans le Domaine Non-Humain (EKAH) et aux citoyens suisses. Il s'agit d'un honneur rare et qui pour la première foi honore le travail d'un collectif de scientifiques travaillant pour la Confédération Hélvétique sur mandat du peuple suisse. C'est donc sur notre gouvernement et sur nous tous que rejaillit la gloire. L'EKAH a été représentée à Harvard par l'un de ses membre éminent, le Dr. Urs Thurnherr de Karlsruhe qui a fait le déplacement à ses frais (ça ne coute rien au contribuable). Le prix nous est bien entendu attribué pour avoir adopté le principe légal de la dignité des plantes.
Je ne peux qu'inviter chacun, en ces jours froids et pluvieux à lire attentivement le texte original du rapport, si il ne l'a déjà fait, pour en apprécier le caractère complexe et le côté surréaliste. Il comprendra alors tout le sens du prix qui vient de lui être attribué ad personam.
Pour conclure et parachever ce petit mot récitons tous en coeur la devise humaniste du prix IgNoble " Rire d'abord et penser ensuite" .
15.07.2008
Entretien avec un chou-fleur
Ce matin, seul, je buvais mon café au lait sur le coin de la table de la cuisine lorsque j’entendis une petite voix m'interpeller : « J’ai lu le journal par-dessus ton épaule et je trouve ce texte très intéressant ».

C’était le petit joufflu posé sur son assiette qui parlait ainsi. Bien sûr, il était destiné au plat à gratin, son avenir était scellé, mais il avait semble t’il quelque chose à me dire. Au lecteur interloqué qui se demande si je plaisante, je dirais que non. Non, je ne plaisante pas. Une familiarité d’un demi siècle avec les plantes, dans mon laboratoire et au dehors font que je comprends mieux leur langue que le russe ou le japonais3. Certes elles ne parlent souvent que par allusion, sobrement, se contentant de nous piéger par leur beauté et leur parfum ; mais il m’est arrivé quelques fois de les entendre s’exprimer sur des sujet très savants ; j’ai chaque fois publié notre entretien ce qui m’a valu une certaine notoriété scientifique.
- J’ai donc répondu ce matin : « Oui, c’est le rapport de la Commission fédérale d’éthique pour la biotechnologie dans le domaine non humain (EKAH) sur la dignité de la créature dans le règne végétal qui a été publié ce printemps. Je suppose que tu te sens concerné »
- « Bien sûr ; il y a des fois où je ne me sens pas très normal, un peu trop gros ; et puis toutes ses inflorescences immatures et stériles, elles me font douter de mes capacités sexuelles. J’ai lu dans ce rapport que j’aurais sujet à me plaindre ; si je le faisais trouverais-je des oreilles attentives. ?»
- « Ne t’y trompe pas » lui dis-je, « Ce rapport est destiné aux hommes, aux politiciens, ce sont eux qui font les lois. On protégera votre autonomie, votre capacité de reproduction et d’adaptation (sic). Tu vois bien que ta vie sexuelle sera prise en compte, peut-être ta tendance à l'obésité aussi. Mais derrière tout cela il y aura un agenda politique, alors n'espère pas trop.»
- « Tu le sais bien, nous avons toutes des problèmes de sexe et les hommes ça les ennuie. Ils voudraient que tout soit simple, normal. Mais nous on est bisexuées, polyandres, polysexuées, parfois stériles, apomictiques ( ??? voir la note4) et puis le pire, c’est qu’ on se clone soi-même sans retenue. Et puis mon obésité, je n’ose même pas en parler, les écologistes et les socialistes disent que ce n'est pas normal, que c'est une perversion de la société capitaliste moderne que de produire de grosses plantes. Pourtant on m'aime bien en Inde. »
- « Arrêtes » lui répondis-je « tu vois bien que personne ne te comprends; surtout pas les théologiens et les éthiciens pour qui seuls existent le féminin et le masculin, quant aux autres !!!».
- « C’est vrai, mais pas très rassurant:. Explique-moi pourquoi les hommes en veulent tellement à mes cousins transgéniques (j’ai toute une parenté de colza OGM émigrée au Canada; nous nous parlons de temps en temps), ils ne sont pas anormaux, ils sont plutôt sympa ? J'ai entendu dire que, même en Suisse, il y a des gens qui nous massacrent en nous piétinants, en nous arrachant, n’est-ce pas contre notre dignité de plante »
- « Ne te fais pas tant de soucis » rétorquais-je, « tu vois bien que malgré ton obésité et ta sexualité difficile à comprendre, on t’aime bien et qu’on a finit par t’adopter ainsi que tes cousins italiens le broccoli et le romanesco . On finira bien par aimer aussi tes cousins canadiens OGM. Et puis on va peut-être créer un poste d’avocat des plantes ; tes cousins et toi pourrez vous plaindre si l’on vous moleste ; c’est un progrès n’est-ce pas ?»
J’entendis un soupir, puis notre conversation s’arrêta là. Mon chou-fleur me recommanda encore de mettre un peu de fromage sur le gratin, mais pas trop pour ne pas casser le goût. Je lui ai promis et il m’a souhaité bon appétit.
12.06.2008
Ras la patate
2008 : L’année de la pomme-de-terre est là pour nous rappeler le temps perdu ; il y a presque dix ans en 1999, un ukase de l’inénarrable Philippe Roch met fin, définitivement, aux travaux de recherche de la Station Fédérale de Recherche Agronomique de Changins consacrés au développement de variétés résistantes au mildiou.
On a tout entendu depuis ; les promesses des agriculteurs BIO de renoncer, dès 2005, oui, oui, juré, aux calamiteux sulfate de cuivre, fongicide de grand-père, polluant des sols, tueur absolu de toute la flore fongique du sol ; les élucubrations des tiers-mondistes qui nous promettaient la pomme-de-terre bleue, celle qui résiste à tous les pathogènes, qui est cultivée par les paysans andins, celle qui allait remplacer la Bintje maudite de la grande agriculture dépravée du monde occidental. Rien de tout cela ne s’est produit. Nous avons perdu 10 ans à regarder le monde changer avec notre bonne conscience (socialiste, écologiste, tiers-mondiste, …)
Aujourd’hui la pomme-de-terre biologique est pratiquement introuvable et l’agriculteur bio continue de pulvériser sur son champ insecticides (autorisés) et autres fongicides (autorisés eux aussi); mais c’est juré, pas plus de 3 kilogramme par hectare et par an de sulfate de cuivre et tant pis pour les mycorhizes. Quant à la Bintje et autres Charlottes, il faut bien que l’agriculteur lambda s’y mette pour satisfaire la faim de la populace et quand ça ne suffit plus on autorise l’importation de 5000 tonnes de patate égyptienne (priorité à l’Eurofoot bien entendu), sans état d’âme et sans s’offusquer de ce que l’on vole ainsi le pain de la bouche d’un peuple qui, cette année, a de la peine à se nourrir.
Oui j’en ai ras la patate.
Avez-vous entendu Adèle Thorens, la porte parole de la bonne conscience écologiste verte hier soir 12 juin 2008, aux infos sur la RSR ? La recherche scientifique sur les OGM, oui nous sommes pour, c’est pour cela qu’il y a un moratoire. Non, nous ne sommes pas contre, mais …. Que ces absolutistes à tous crins le disent, qu’ils aient le courage de leur religion. Ils n’en veulent pas, mais pas du tout. Ce qu’ils veulent ce sont des scientifiques à genoux qui demandent pardon qui promettent de renoncer à tous ces travaux diaboliques. Ils rêvent avec leurs amis popistes et autres anciens communistes d’un nouveau Lyssenko qui les débarrasserait de la génétique bourgeoise et capitaliste et qui leur promettrait une vraie agriculture pour le peuple par le peuple. Ils sont prêt à faire tous les procès possible à chaque proposition d’essais en champ, que cela ait déjà coûté plusieurs centaines de milliers de francs en frais de procédure ne les intéresse pas, ils continuent. Trois ans de plus pour le moratoire c’est tout ça de gagné. Et puis, il y a le principe de précaution, cette trouvaille idéologique géniale dont la définition fumeuse et contestée permet d’interdire à peu près tout sans aucune justification, alors pourquoi s’en priver.
Des chercheurs Lyonnais et Genevois viennent de publier dans un récent numéro de la revue scientifique PNAS [3] leurs résultats portant sur 10 ans de cultures de maïs transgénique Bt. Pas de trace de transfert de gène de résistance aux antibiotiques dans le sol, donc pas de risque. Ce résultat était prévisible et dans la logique de nos connaissances, mais enfin il fallait le démontrer pour que le sceptique St Thomas y croie, c’est fait.
Dix ans de perdus pour la pomme-de-terre, ce sont aussi dix ans de perdu pour la protection de l’environnement, pour une agriculture durable et pour les pays en voie de développement, et merci à Martine Brunschwig-Graf de l’avoir rappelé dans la même émission de la RSR.
Oui « le rupestre » est fâché, il a de la peine à retourner à son jardin pour le cultiver comme le lui recommande la sagesse.
15.05.2008
Mourir de faim ? Pourvu que ce soit sans OGM
En ces jours où la détresse alimentaire fait la une des journaux il est de bon ton de se demander si le recours aux plantes transgéniques (OGM) pourrait être une solution. A cela on trouve deux types de réponse.
- La première, très à la mode dans certains milieux de l’aide au développement, est de clamer haut et fort que, si les pauvres ne mangent plus à leur faim, c’est que le commerce mondial est injuste, qu’il y assez de nourriture, mais que les plus démunis ne peuvent ni se la procurer ni, surtout l’acheter.
- La deuxième est de considérer que les pays pauvres manquent surtout de moyens efficaces de produire de la nourriture et qu’il suffirait d’améliorer la qualité des semences et de donner au paysans, accès aux méthodes modernes de l’agriculture (en recourant même, lorsque cela s’avère nécessaire, aux OGM).
Un récent rapport de la Croix-Rouge suisse au Libéria montre de manière claire que le facteur essentiel qui amène à une sous-nutrition chronique, voir à une famine endémique, est le déficit de la production agricole locale et de l’infrastructure nécessaire à sa mise en valeur :
- Etat des routes insuffisant en milieu rural
- Insécurité, harcèlement conduisant aux refuges en zone urbaine (moins de main d’œuvre agricole et augmentation excessive de la taille des villes)
- Fort syndrome de dépendance (lié à l’intervention inadéquate de certaines ONG)
- La prévalence des parasites, des insectes et des maladies virales des plantes
- L’instabilité des prix des semences (spéculation au début des semailles)
- Un entreposage des semences défectueux et insuffisant
- La qualité insuffisante des semences locales (moins de 30% de pouvoir germinatif)
- Un système d’échange de bonnes semences pratiquement inexistant
- Pratiques agricoles traditionnelles inadaptées (cessation de l’activité agricole entre récolte et semailles)
On peut tirer des conclusions utiles de ce rapport qui peut s’appliquer avec de petites nuances à l’ensemble de l’Afrique tropicale. L’effort doit être concentré sur le développement de l’infrastructure des transports, l’augmentation la capacité d’utilisation de la nourriture disponible, son stockage et surtout l’amélioration de la qualité des semences au travers d’une recherche agronomique adéquate.
Que l’on apprécie ou non les OGM dans nos pays de gens bien nourris, il faut réaliser que le caractère de résistance aux insectes que l’on trouve dans les plantes Bt permet déjà, dans la zone tempérée chaude du sud de l’Europe une nette amélioration des rendements et de la qualité des récoltes de maïs (diminution de la teneur en mycotoxines). Il y a donc une piste à suivre, dont nous ne pouvons nous arroger le droit de priver les peuples africains concernés. Des négociations ouvertes sur les droits de propriété intellectuelle, un transfert de technologie adéquat, sont tout ce qui est nécessaire. Contrairement à un préjugé répandu, ce qui coute cher dans la technologie des OGM n’est pas l’introduction du caractère désiré dans l’espèce choisie, mais tout le travail en aval. Ce travail de sélectionneur, qui consiste à transférer un caractère utile (par exemple une résistance à la sécheresse) dans une variété cultivable doit de toute façon être réalisé, même pour une semence conventionnelle, il prend souvent plusieurs années et nécessite des compétences scientifiques de haut niveau. Les agronomes de l’Ecole polytechnique fédérale de Zürich ont démontré que tout cela était possible dans le cas du riz doré (enrichi en vitamine). Les semences de riz pourront être distribuées aux paysans en 2011 déjà. Ce que l’on peut diminuer à l’avenir ce sont les coûts engendrés par la réglementation excessive qui grève le développement des OGM. Mais pour cela il faut cesser de diaboliser cette technologie et faire preuve d’empathie et de compréhension pour les réels besoins des agriculteurs du tiers-monde.
01.04.2008
La politique du réchauffement et la politique du réchauffé
Dans une semaine s’ouvre à Bangkok le dernier « round » des discussions sur les changements climatiques. Les négociations vont porter sur les moyens de prévenir le réchauffement climatique par une réduction des émissions de gaz à effet de serre. Il reste à savoir si, compte tenu des premières expériences concernant l’application des mesures prévues par le protocole de Kyoto et compte tenu du nombre de pays pollueurs majeurs qui refusent d’appliquer ce protocole (USA, Australie) ou demandent des traitements de faveur (Chine, Inde) il est encore sage, ou simplement utile, d’œuvrer pour une limitation des émissions et surtout d’en payer le prix.
Pour beaucoup de nos politiciens de gauche et de droite, le thème du réchauffement climatique est devenu un élément indispensable de leur programme. En tant que bon politique, on propose et vote, un impôt par ci, une taxe par là, une nouvelle norme. Comment se présenter devant les électeurs sans souscrire à une ou deux mesures de LUTTE contre le réchauffement. Ah, ce terme de lutte, comme il convient bien : la lutte suisse, la lutte des classe, la lutte contre le néo-libéralisme, contre le terrorisme … . Que de mâles ardeurs il suscite. Nos compagnes aussi l’ont adopté. Nous luttons, nous allons lutter contre le réchauffement climatique ; n’est-ce pas valorisant, n’est-ce pas montrer notre sens des responsabilités ? Chacun son truc (centime climatique, taxe sur le CO2 et j’en oublie). Nous résistons, nous luttons.
Il me vient un doute ; et si l’ennemi se dérobait. Ne suis-je pas entrain de suivre une mode, une de ces idéologies à la face changeante, une de ces religions du moment, un de ces leurre qui m’entraine dans une voie parallèle sans issue. Il vaut la peine de poser quelques jalons et de faire quelques constats.
• Réchauffement il y a, et d’origine humaine pour une bonne part.
• Nous sommes 6 milliards d’êtres humains et bientôt 10.
• Nous devons cultiver les sols avec machines et engrais, transporter les aliments, pour pouvoir tous manger à notre faim.
• Nous devons cuire nos repas et nous chauffer quand nécessaire ; nous déplacer un peu.
L’humanité va donc utiliser, jusqu’aux limites du possibles, toutes les ressources énergétiques de la planète. Nous, suisses, pouvons bien accepter un niveau individuel de confort inférieur au standard américano-européen, mais il est certain qu’à l’échelle du monde, nous allons émettre tout le CO2 possible jusqu'à raréfaction insurmontable des sources de combustibles fossiles. Inutile donc de vouloir réglementer les droits d’émission : ils seront dépassés au plan global et le réchauffement aura lieu.
Nous devons maintenant agir pour nous préparer aux changements climatiques inéluctables qui en seront la conséquence ainsi que, simultanément, au conséquences d'un renchérissement des ressources énergétiques et alimentaires. Cela suppose une politique d’investissement dans la recherche et le développement de l’agriculture et des énergies renouvelables, dans les infrastructures de transport en commun et l’habitat zéro-énergie. Nous pouvons le faire aujourd’hui parce que les coûts sont encore supportables. Demain le prix qu’il faudra payer sera tellement élevé que nos enfants nous reprocherons notre aveuglement. Ce n’est pas de LUTTES dont nous avons besoin, c’est d’ACTIONS. C’est beaucoup plus difficile à faire passer auprès des électeurs, mais c’est certainement plus sage et ça ne sentira pas trop le réchauffé.

